Voici un article qui trotte dans ma tête depuis un bon petit moment.
Il s’agit tout simplement de l’émotion en photographie. Cet article ne va pas parler de la manière de photographier une émotion ou de la façon de la mettre en images, mais plutôt des émotions ressenties tout au long du processus créatif, de la prise de vue jusqu’au moment où l’image est finalement regardée par quelqu’un d’autre.
Une photographie, plusieurs regards
Pour une photographie donnée, il y a forcément un ou une photographe. Il y a aussi un sujet, ou plusieurs. Dans mon travail, le sujet est généralement un être humain. Puis il y a les spectateurs. Et ces spectateurs ne sont pas nécessairement des personnes extérieures à l’image : les premiers à regarder une photographie sont souvent justement ceux qui l’ont créée ou qui y apparaissent.
Je me rends compte, au fil de ma pratique, que certaines photographies ne sont pas lues de la même façon par moi, par le sujet photographié ou par une personne qui découvre simplement l’image. C’est assez logique finalement, puisque chacun arrive devant la photographie avec son propre vécu, ses propres références et surtout sa propre histoire avec cette image.
Pourtant, je trouve particulièrement intéressantes les photographies qui semblent créer une forme de consensus autour de l’émotion qu’elles provoquent. Pas forcément une interprétation identique, ni même une compréhension identique de ce que raconte l’image, mais quelque chose qui se rejoint. Une sensation, une tension, une émotion que plusieurs personnes vont reconnaître, même si elles ne peuvent pas forcément l'expliquer de la même manière.
Les premiers spectateurs
C’est déjà assez intéressant de se dire que les premiers spectateurs d’une photographie sont celui ou celle qui la prend et le sujet qui est photographié. Ce sont les acteurs de la photographie, mais une fois que celle-ci est prise, ils en deviennent immédiatement des spectateurs.
Et ces deux personnes ont forcément investi quelque chose dans cette image. Il y a les conditions de la prise de vue, le lieu, la lumière, le déroulé de la séance, les difficultés rencontrées, les moments de doute ou au contraire les moments où tout semble fonctionner. Et surtout, il y a la relation entre le photographe et le sujet.
Dans mon travail, cette relation est particulièrement importante. Une photographie ne se résume pas à ce qui se trouve devant l’objectif. Elle est aussi le résultat d’un accord, d'une confiance et d’une expérience partagée pendant la séance. Avant même que l’image existe, il s’est déjà passé quelque chose entre les personnes qui l’ont créée.
Lorsque le sujet découvre ensuite la photographie, il ne voit donc pas simplement une image de lui-même. Il peut revoir une partie de l’expérience vécue pendant la séance. Il peut se souvenir d’un moment précis, de ce qu’il ressentait, de ce qu’il pensait, de la manière dont il se sentait dans son corps à cet instant.
Et parfois, cette émotion n’a rien à voir avec celle que j’avais en tête au moment de prendre la photographie. Le sujet peut se reconnaître dans une image, ne pas se reconnaître du tout, être surpris par son propre corps ou par son expression. Il peut être heureux du résultat, mais aussi ressentir quelque chose de beaucoup plus complexe.
Il n’est d’ailleurs pas toujours facile de se voir en photographie. Il n’est pas toujours facile non plus de savoir si l’on a réellement répondu aux attentes du photographe, ou simplement de regarder son propre corps avec suffisamment de distance pour apprécier une image telle qu’elle est.
Cette relation entre le photographe et le sujet est à la base de mon travail. C’est aussi pour cette raison que je trouve intéressant de partager avec vous ces réflexions : derrière une photographie qui peut sembler simple à regarder, il y a souvent une expérience beaucoup plus importante que ce que l’image laisse apparaître.
Et puis il y a vous
Il y a finalement une dernière personne dans ce triangle : vous, le spectateur de ces photographies.
Vous n’avez pas forcément connaissance des conditions de prise de vue, ni de la relation entre le photographe et le sujet. Vous ne savez peut-être pas combien de temps nous avons passé sur cette image, ce qui s’est passé juste avant ou juste après, ni même ce que nous cherchions à obtenir.
Et c’est justement ce qui rend votre regard intéressant. Vous arrivez avec beaucoup moins d’informations, mais avec votre propre histoire. Vous allez regarder une photographie à partir de vos propres références, de vos expériences et de votre sensibilité. Vous pouvez ressentir quelque chose que nous n'avions pas prévu.
C’est d’ailleurs l’une des choses les plus difficiles à anticiper dans mon travail : savoir quelle émotion une photographie va provoquer chez quelqu’un qui ne connaît rien de la séance.
Pour ma part, chacune de mes photographies me fait repenser à une séance en particulier. J’ai en tête les éléments qui la composent : l’endroit, l’heure, la lumière, les personnes présentes, les essais qui n’ont pas fonctionné, ceux qui ont fonctionné, et surtout la question de savoir si j’ai réussi à montrer ce que je voulais montrer.
Il est donc assez difficile d’avoir un regard complètement extérieur sur son propre travail. Je connais tout ce qui se trouve derrière l’image, alors que vous ne voyez que l’image elle-même.
Quand une photographie dépasse son esthétique
Finalement, c’est vous, les spectateurs, qui donnez une nouvelle vie à la photographie. Une fois publiée, elle n'appartient plus aux auteurs dans sa lecture. Elle devient une image que chacun peut interpréter avec ses propres outils.
Et c’est une gymnastique assez particulière que de chercher à proposer des images qui puissent parler aux gens sans savoir exactement ce qu’ils vont y voir.
Quand je parcours des portfolios, je suis assez rarement ému par une photographie. Bien évidemment, il y a énormément de très belles images dans ce qui se fait. Certaines sont parfaitement composées, très bien éclairées, très bien posées. Elles sont belles, maîtrisées, parfois impressionnantes.
Mais il est finalement assez rare que je ressente une émotion forte devant une photographie. Et je crois que c’est justement cette différence qui m’intéresse : une photographie peut être réussie techniquement et rester assez distante émotionnellement. À l’inverse, une image qui possède parfois des défauts ou quelque chose d’imparfait peut provoquer une réaction beaucoup plus forte.
J’en ai quelques-unes en tête, cependant. Des photographies devant lesquelles je me suis arrêté un peu plus longtemps. Pas forcément parce qu’elles étaient les plus belles, mais parce qu’elles provoquaient quelque chose.
Ce qui reste après la prise de vue
Et finalement, c’est peut-être cela qui me semble le plus intéressant dans la photographie : cette part qui nous échappe. Au moment de déclencher, je peux avoir une intention, une émotion ou une idée précise en tête. Le sujet peut, lui, vivre quelque chose de complètement différent. Puis l’image quitte cette relation et arrive devant vous, avec votre propre regard et vos propres émotions.
Une photographie ne possède donc peut-être pas une seule émotion. Elle en porte plusieurs, selon celui ou celle qui la regarde. Mais lorsqu’une image parvient à provoquer quelque chose chez le photographe, chez le sujet et chez le spectateur, alors elle dépasse probablement le simple fait d’être une belle image.
C’est peut-être finalement ce que je cherche dans mon travail. Créer des photographies dont je connais l’histoire, que le sujet peut investir avec sa propre histoire, et qui, une fois sorties de leur contexte, peuvent encore provoquer quelque chose chez quelqu’un qui ne connaît ni la séance, ni les personnes, ni ce qui s’est passé avant que l’obturateur se déclenche.
Et si, pour une fois, les émotions de ces trois regards se rejoignent, alors peut-être que la photographie a vraiment trouvé sa place.